D’ailleurs et d’ici a collaboré avec le photographe Bharat Choudhary pour son chapitre L’énergie musulmane. Interview.

Pourquoi avoir réalisé ce projet photo sur les musulmans ?

Bharat Choudhary  © Chaitali Chattopadhyay

Bharat Choudhary © Chaitali Chattopadhyay

Bharat Choudhary : Mon projet photo, le silence des autres, relate la vie quotidienne des jeunes musulmans dans les pays occidentaux. Aux USA, au Royaume-uni et, aujourd’hui en France, je plonge dans les moments d’intimité de ces musulmans occidentaux et démontre comment le monde extérieur actuel peut influencer la perception qu’ils ont d’eux mêmes.

J’ai commencé à plancher sur ce projet en 2009 alors que j’étais étudiant à l’université du Missouri. Durant les trois premières années, aux USA et Angleterre, j’ai travaillé sur l’impact des préjugés religieux et des stéréotypes sur les jeunes musulmans. J’ai partagé leurs histoires de luttes pour l’égalité, la citoyenneté et la démocratie dans  un environnement islamophobe. En novembre 2012, je suis allé à Marseille et, là, j’ai commencé à plancher sur  la question suivante : comment l’impact des discriminations couplées à la pauvreté, le chômage, la délinquance contribuait à la désillusion et la désaffection des jeunes musulmans en France.

Pourquoi cibler les musulmans en particulier ?

BC : Je ne suis pas musulman, mais je me sens concerné par la cassure actuelle qui oppose musulmans et non musulmans. Adolescent, quand je vivais encore en Inde, mon pays natal, je passais des après-midi à jouer au cricket avec des copains musulmans. Aujourd’hui encore, certains de mes meilleurs amis sont musulmans. Avec beaucoup de musulmans européens originaires d’Asie du sud, j’ai une histoire et une culture commune, tout en partageant la même expérience d’immigré. Les questionnements relatifs à l’identité et à l’appartenance sont également les miens.

Ca me fait souffrir de voir une petite partie de la jeunesse musulmane suivre lentement les appels à un jihad violent, à l’échelle mondiale. Et de constater qu’une guerre “contre le terrorisme” peut donner naissance à un climat de xénophobie. Ces communautés sont aujourd’hui ségrégées et aliénées. Le plus crucial est de comprendre d’ou vient ce besoin « d’intégrer » des gens natifs du même pays, pays auquel ils sont censés pleinement appartenir. C’est pour répondre à ces questions que je me suis lancé en 2009 dans ce projet.

Votre terrain se concentre aujourd’hui à Marseille, pourquoi ?

BC : Très vite, j’ai été intéressé par le cas français, notamment parce que la communauté musulmane du pays, en grande partie d’origine maghrébine, m’était totalement inconnue, qu’il s’agisse de leur culture ou de leur histoire. C’était donc une opportunité pour élargir et diversifier mon terrain d’expertise. Marseille est une ville unique et incontournable en France. Son caractère cosmopolite est le fruit d’un long passé migratoire. Pour avoir une bonne compréhension de la cohabitation entre musulmans et non musulmans, c’est un lieu emblématique.

© Bharat Choudhary, photo extraite de son reportage à Marseille, reproduite dans D'ailleurs et d'ici #2.

© Bharat Choudhary, photo extraite de son reportage à Marseille, reproduite dans D’ailleurs et d’ici #2.

Qu’avez vous vu à Marseille ?

BC : Marseille est une des villes les plus anciennes de France mais aussi l’une des plus pauvres. Pour la plupart, les musulmans vivent dans les quartiers nord, réputés pour leur violence. Par peur ou manque de réseau, les photographes se refusent ainsi souvent à y d’aller. Heureusement, j’ai sympathisé avec un travailleur franco-algérien, Nil Khlelif Belaadi, qui m’a introduit dans ces quartiers. A Marseille, j’ai interviewé et photographié des jeunes musulmans chez eux et dans la rue. J’ai cherché à capter et mettre en avant leurs activités au quotidien, mais aussi leur comportement, leurs émotions et opinions, leur vie privée et les interactions publiques. Mon intention était simplement de penser cette expérience communautaire : le combat de ces jeunes pour forger leur place dans la société malgré les défaillances d’un système politique et économique qui entravent leur lutte.

Que faut-il comprendre de cette situation ?

BC : Déjà rappeler qu’une grande partie vit dans la pauvreté, dans des ensembles HLM ethniquement homogènes. La majeure partie de ces buildings ne sont tout simplement pas adaptés à des êtres humains (fuites d’eau régulières, rats, insalubrité, ascenseurs en panne…). En ne fournissant pas de logements sûrs, à un coût abordable. De fait, les gouvernements institutionnalisent les discriminations. Même si certains arrivent à sortir de ces cités, les discriminations culturelles, ethniques et religieuses ne les autorisent pas à louer un appartement dans un meilleur quartier. C’est pourquoi les musulmans et les immigrés restent ou retournent dans ces barres d’immeubles. Certainement pas par volonté ethnique ou communautaire de vivre reclus. Les écoles à Marseille reflètent largement cette importante ségrégation au sein de la société française. Les classes des quartiers nord sont celles les plus surchargées, et disposent des plus maigres infrastructures et ressources. Les profs, souvent fraichement recrutés, ont rarement les compétences pour comprendre les besoins de ces élèves tout en gérant la dimension multiculturelle de leurs classes. Lors de mes échanges avec certains enseignants, j’ai pu constater combien le niveau scolaire des lycéens et étudiants dans le nord et le sud de la ville s’avèrent différents.

Les discriminations religieuses, raciales et ethniques au travail sont le lot commun de la majeure partie des musulmans. “Je ne peux pas trouver un travail parce que je suis arabe ou musulman” est le sentiment le plus répandu dans le nord de Marseille. Le chômage élevé et les bas revenus confinent les jeunes musulmans dans ce cercle vicieux de la pauvreté. La majeure partie des magasins dans ces cités sont aujourd’hui fermés du fait de la criminalité et par manque de ressources. Ils ont été remplacés par une économie souterraine. Les dealers contrôlent ces cités et emploient tous les moyens pour maintenir ces quartiers dans la pauvreté et l’exclusion. Face à la hausse de la criminalité, les contrôles et le harcèlement de la police deviennent désormais incessants.

© Bharat Choudhary, photo extraite de son reportage à Marseille, reproduite dans D'ailleurs et d'ici #2.

© Bharat Choudhary, photo extraite de son reportage à Marseille, reproduite dans D’ailleurs et d’ici #2.

Quelles différences de conditions entre musulmans anglo-saxons (US/UK) et français ?

BC : La plus grande différence repose sur leur statut historique et socio-économique. Les musulmans américains ne sont pas des immigrés originaires d’anciennes colonies. Leur expérience n’est absolument pas liée à un contexte post colonial. Du fait de la politique migratoire américaine, la majeure partie des musulmans installés dans ce pays sont issus de milieux éduqués. Parmi lesquels on trouve des docteurs, des ingénieurs, des entrepreneurs… Ces derniers ont pu créer les conditions d’une vie meilleurs pour leurs familles. Leur intégration dans la société américaine n’est pas aussi problématique. Le conflit entre l’Amérique et ses musulmans repose surtout sur la politique étrangère du pays. Du fait que les Etats-Unis aient été engagés dans une guerre depuis les attentats du 11 septembre.

En France, la situation est complètement différente. L’histoire coloniale et les indépendances des pays du Maghreb et d’Afrique sub-saharienne ont laissé des traces indélébiles sur la relation entre la société française et les musulmans. Nombre d’immigrants sont venus pour reconstruire le pays dès la première, puis la deuxième guerre mondiale. Ils ont été parqués dans des cités loin des centres villes, et y sont restés jusqu’à aujourd’hui. Après plusieurs générations, les difficultés sont toujours les mêmes : la pauvreté, le chômage, le racisme, l’exclusion. Lors de mon reportage, j’ai réalisé à quel point les Français musulmans ressentent encore le besoin d’être intégrés à la société française, même s’ils considèrent que cette même société refuse qu’ils en fassent partie.

Que pensez vous des attentats de janvier 2015 à Paris ?

BC : Le monde entier a soutenu la France lors de ce malheur. Moi-même, j’ai été terriblement choqué par ces attaques meurtrières, et ce, pour une simple caricature… Rien ne peut justifier l’assassinat de personnes sans défense. Les événements qui ont suivi ces attaques sont aussi très significatifs. Ainsi, la réaction de nombreux musulmans pour afficher leur opposition face à de tels attaques, ou le soutien des non musulmans pour dénoncer tout amalgame entre musulmans et terroristes. Cette solidarité montre à quel point nous devons garder espoir en l’humanité. Au-delà de l’émotion, ces attaques révèlent largement les nombreux challenges auxquels la communauté musulmane est aujourd’hui confrontée, elle qui a déjà opéré tant de tentatives pour évoluer dans la société française. Le débat est complexe, il n’y a pas les gentils d’un côté et les méchants de l’autre. Il n’y pas de doute sur le fait que le fondamentalisme est une menace sérieuse. Mais les choses ne s’amélioreront certainement pas si on tombe, in fine, dans une société de surveillance, distinguant les « bons » musulmans des « mauvais » musulmans selon des critères contestables. Pour savoir pourquoi certains jeunes musulmans occidentaux partent faire la guerre, il faut déjà comprendre leur situation : quelles perspectives offre-t-on vraiment à ces jeunes ? Quid de leur histoire, leur expérience au quotidien ?

© Bharat Choudhary. Photo extraite de son reportage à Marseille, reproduite dans D'ailleurs et d'ici #2.

© Bharat Choudhary. Photo extraite de son reportage à Marseille, reproduite dans D’ailleurs et d’ici #2.

Comment la photographie peut-elle aider à une meilleure compréhension de l’expérience musulmane en Occident ?

BC : Un art visuel comme la photographie peut, lorsqu’il est utilisé à bon escient, être un outil efficace pour révéler la vie au quotidien. La photo permet, en effet, de dégager certaines évidences, de saisir les véritables conditions et circonstances de vie des personnes photographiées. Et pour cause : le photographe a, par essence, cette capacité à s’immiscer dans un environnement et en extraire sa véritable substance. Ainsi, j’essaie d’y recourir pour questionner la perception négative qu’entretient une partie des non musulmans vis-à-vis des musulmans. Plus encore, la photo est un vecteur efficace pour montrer les émotions, les sentiments et les aspirations des gens. En l’occurrence, il invite l’autre à respecter les musulmans, en les regardant comme de simples être humains et non plus comme des fanatiques.

Propos recueillis par Charles Cohen et Marc Cheb Sun

En savoir plus : http://bharatchoudhary.com